Passeport Lesbien
-voyage relation comme outil de légitimation-
« Je sais pas ce que ce sera la suite, mais j’ai envie qu’on garde des traces de ce qu’on vit. Qu’on archive qu’elle existe, cette relation. Je veux diffuser des traces que j’aurais pu lire au lycée : qui m’auraient fait cramer de jalousie mais qui m’auraient montré que c’est possible »
J’ai rencontré Hestia au Bib.
Dès le premier instant, j’en ai fait une chimère. Et à l’instant suivant, j’ai su que je voudrais écrire.
Pendant ces quelquesjours d’éruption de relation lesbienne volcanique et sans freins, ça me démangeait de l’écrire, cette rencontre presque caricaturale – queeraturale.
A chaque rencontre, depuis toujours, je façonne des chimères. Je les tisse des corps, parfois des mots que j’ai face à moi, et de mon carburant comburant et briquet – brûlant besoin d’amour, huileuse envie, et fantasmagorie d’énergie d’activation –
mêler mes intuitions à leurs regards, et remplir tous les blancs du questionnaire par des réponses confortables – ou bien romanesques.
Hero-chimères, mes amours atomiques – le BPD toujours sur mon épaule comme un perroquet de pirate –
aujourd’hui je le navigue en drames minimisés –
Mais les rouages de la machine, malgré tout, tournent. Je n’essaie plus à tout prix de la rouiller. – question constante : est-ce qu’il faudrait ? –
Avec Hestia, ça s’est accroché à sa mâchoire tranchante, à ses cheveux de feux, et au lieu.
C’était un mercredi – hackerspace – à cet endroit qui m’enveloppait tout en me terrifiant, ce boat in a box, radot de sauvetage pour naviguer la mer du numérique, ou j’essayais de prendre racine.
Elle s’est assise en silence sur un fauteuil de cuir défoncé, les cheveux cramoisi devant les yeux.
Depuis quelques semaines, j’avais cette question lancinante : qui me plaît ? Elle a été un début de réponse.
Pour la toute première fois de ma vie, j’ai fait le premier pas.
je suis allé vers elle, serein. Si rejet, serein.
Ça a peut-être l’air de rien, mais c’était immense. Et puis on a passé la nuit ensemble, peu à peau, j’ai retrouvé ces sensations perdues au fond de ma fin d’adolescence – cet espace juste avant l’écœurement, celui qui entête (j’avais brandi en pare-feu mon as de pique et mes peurs).
Ce jeudi matin-là, j’ai marché, main dans la main, lesbienne et fière, avec Hestia en chair, et Sabrina en tête. Et j’ai pleuré et j’ai écrit sur Sabrina, ce petit corps boîte de pandore de mon enfance que je commence à libérer.
Le port d’embarquement de ce périple lesbien intrinsèquement Montpelliérain c’est donc le Bib transféministe, sa poussière et ses rencontres.
Et le surlendemain, on s’est rejoint au Family Pride Festival. Un doute s’est infiltré quand je l’ai vue sur les marches. Mais c’est le genre de flamme qui vacille et revient, cette chimère d’Hestia. Alors plus tard dans la soirée, en la regardant fumer, dans cette soirée d’archives, près d’un article où j’avais écrit combien j’étais seul parmis les queer, petit crip caché que j’étais, j’ai souri. Parce qu’avec elle, sur cette terrasse, enfin, aux yeux des autres, j’étais Lesbienne.
Sans l’ombre d’un doute.
J’emporte cette certitude partout.
Elle était déjà là – chaleur dans le plexus solaire – avant que je rencontre Hestia.
Et maintenant, elle flamboie. Je crie sur tous les toits : je suis lesbienne.
On s’est enfui du bruit du bar et, Hestia à mon bras, je suis revenu sur les pas de cet Ethel de 17 ans, hésitant, qui découvrait à peine une ville à étage en dédale et magot de soleil et d’espace. À 20 ans, voir la ville. Et sourire.
Quelques minutes plus tard, nouveau craquelage de la chimère.
Plus long et lent cette fois.
Hestia en fait, est en bazard. Ça se sent dans ses gestes. Quand elle bondit, et quand elle mange. Mais la flamme n’est pas éteinte.
Dans les draps et la douceur, j’essaie de ne pas l’étouffer, ce résidu de feu. Le sommeil vient combler les craquelures de la chimère.
Aux milieux de la nuit, elle sort fumer. J’enfile mon grand manteau noir brodé d’or en toc et je la rejoins. On s’assoit sous ma fenêtre. Je ne sais pas si elle m’écoute, mais j’ai l’impression que c’est le seul moment de notre périple où je lui parle, vraiment.
je lui raconte qu’on m’a souvent utilisé comme un objet. De sexe, et de soins.
Je lui dis :
« on prend soin de moi, ou on me perd. »
Elle me perdra. Je le sentais déjà.
Lendemain, la flamme a repris en vigueur. On parcourt mes rues, remplies d’entrailles de grenier, main dans la main. On s’embrasse on s’étreint. Et je me sens lesbienne, c’est grisant – les gens nous trouvent belles. Je me dis que Sabrina aurait crevé de jalousie en nous voyant. Je lui réponds que c’est elle qui le vit et qu’elle peut être fière.
Hestia sait parler. Elle bavarde et répond, rebondit, rit, tisse – crée comme un lien avec les personnes de mon quartier – ces gens avec qui j’aimerais construire, celleux qui arrosent les plantes et organisent les collages.
On achète des Robes, noires, bordeaux, oranges. On se replie dans mon nid, et on enfile les satins, les lycras et les polyesters de soirée ou de bal. Elle est belle.
Et moi, j’enfile du orange, pour la première fois depuis jamais ou presque.
Je ne suis plus, ne serai plus, cet enfant terrifié entravé qui tente de se fondre dans le ciel.
Je porte du orange, et plus -Atlas- la terre bleue comme un agrume sur mes épaules.
Mais la chimère près de moi fissure à nouveau et Hestia apparaît, de plus en plus. Je sens le carrosse retrouver sa forme de citrouille ; j’essaye de m’enfuir – mais on est chez moi, c’est elle qui doit partir, et elle est lente et laborieuse Hestia, sans la coquille chimère.
Je n’ose pas lui dire.
Après quarante longues et labyrinthiques minutes, elle part.
Je m’écroule de fatigue – et je me roule en boule – citrouille.
La flamme galère à rester vive, cette fois. Mais l’Ornitho-Borderline perché sur mon épaule souffle encore dessus. Je n’ai pas fini de vivre ce que j’avais à vivre.
La dernière escale de l’épopée, c’est à la Base d’action sociale et écologique, qu’elle a lieu. On s’y retrouve pour une discussion collective sur le soin militant.
Je me sens effervescent et heureux de partager cela avec ma chimère, alors la flamme semble vive, follement vive.
On marche dans les rues, je l’écoute. Écouter Hestia – être réceptacle – c’était une constante du voyage en terre gouine qu’on a exploré ensemble
Étape dans mon arche – elle fume à ma fenêtre – et s’enchaînent deux moments hors du temps : Elle qui masse ses avant-bras, et me regarde – moi qui soigne mon tatouage au torse -alter-mamec- , et la regarde – Trans Lebiennes Hors du temps
Et puis ce moment où je l’entraîne au cœur au creux de la fontaine d’Antigone pour voir le ciel sans immeubles, le dos à plat au sol – ancré.
-mon corps est sur la ligne- je suis vivant -I can feel the sunshine on my face-et je veux vivre
il y a l’immensité minuscule du ciel étoilé de mai sous mes yeux, tout autour de mon corps, et cette mélodie qu’elle a choisi dans mes os.
Comme chimère est là, mon ventre ne s’affole pas, pas tant, au moindre passage des passants.
Je suis rentrée, les zygomatiques courbaturés.
Et la flamme s’est éteinte. La chimère s’est détachée d’un coup d’Hestia, et elle est revenue en moi.
– une semaine chrono pour une relation lesbienne dans les règles de l’art –
Le lendemain, comme si la trame de l’univers avait senti que ce nouvel apaisement me permettrait de tanker une dinguerie venue d’ailleurs, j’ai vécu un éboulement.
Hestia était en retard. Et la chimère l’avait quitté. Nous n’étions plus que des cendres où rien ne reste à consumer. Prêtes à faire de l’engrais de ces cendres
Fin de l’épopée saphique.
Je remporte en souvenir de voyage un porte-clef-psydre pour me souvenir que je suis encore en vie, une tasse à café pour écoper les désastres, et mon agentivité en jeux de cartes.
Je ne suis pas fier de cette histoire de chimère.
Ce n’est, ni ce en quoi je crois, ni quelque chose de bon. Ce que c’est, c’est quelque chose qui me traverse, et qui quand on le réprime, devient poignard dans le dos et dague dans la plaie.
Au fil de temps, j’essaie d’apprendre à en faire un adjuvant, plutôt qu’un antagoniste
-les élans lesbiens n’échappent pas au morne et au malsain qu’hetero-land diffuse – et chaque relation porte son propre lot de mouvement un peu moche qu’on préférerait parfois ne pas voir –
Vidaires* et Physio
-À la porte de Lesbos-
Quand je toque au creux de mon plexus solaire, il y a un bruit de bois et de gonds qui coulissent
– le son d’une porte –
Malgré les nervures des planches on ne peut pas la dater.
Cette porte, c’est le mot lesbienne.
-quelques syllabes qui ouvrent sur mon univers et mon héritage-
Elle est là depuis toujours, je crois. Ou aussi loin que je m’en souvienne.
J’ai souvent passé son seuil dans mon enfance – lorsqu’elle était ouverte à tous les vents. Quand Marthe me faisait danser dans le bureau vide aux étagères pleines à craquer de la grande maison de Brives, et quand on s’est écrit, longtemps après cet été déguisé et rieur. La porte était épices solaires et jeux, mots en l’air et répit entre deux tranches de harcèlement scolaire.
Mais j’ai grandi. Les timbres sur les lettres ne collaient plus vraiment, et un lourd rideau de rumeurs et de violences est venu planquer la porte.
A mes treize ans, on m’a tellement matraqué que je devais être amoureuse d’un garçon, que j’ai machinalement fini par dire « oui bien sûr ».
C’était comme si la porte n’avait jamais existé.
Il a fallu qu’on me rappelle, par des mots explicites, que le chemin too straight n’est pas le seul chemin, pour que je capte la porte – maintenant cadenassée.
Lorsqu’elle était ouverte à tous les vents, je n’avais jamais vu la porte. Mais en un éclair, elle était devant moi. La grande porte verrouillée couverte de lettres confuses que je n’arrivais pas à démêler. Un peu perdu – j’ai cherché partout autour de moi des clés – pour faire sauter le cadenas et cliqueter la serrure. J’en ai essayé quelques-unes, dont je sentais qu’elles faisaient jouer les rouages. Bi et Pan par exemple.
Mais la porte s’est ouverte quand j’ai tourné la clé saphique.
Les gonds ont grincé
La porte -lourde et lente – s’est entrebaillée
J’y ai jeté un œil et un espoir….
Et on me l’a claquée au nez. Je n’étais pas vraiment lesbienne apparemment. Une histoire crade de code, d’apparence, de chaussures.
Je me suis retrouvé bras ballants, abasourdi et interloqué.
Ce rejet me fait l’effet d’un coup de massue sur le crâne.
Alors le temps de panser mes plaies, je suis allé ouvrir d’autres portes. La trappe trans, le portique fol, le passage ace, et le portail anarel. Pendant ce temps, j’ai essayé de me faire à l’idée que la porte lesbienne n’était pas faite pour moi.
Même inverti, je ne l’étais pas comme il faut.
Je suis allé toqué sur les perrons bi/pan – avec cette sensation étrange d’être vraiment, vraiment pas là où il faut. Comme si. Chaque fois que j’essayais de rejoindre mon corps, je le loupais de 15 centimètres. Alors je me prenais l’encadrement des portes. Et, à force, j’ai eu mal à l’épaule.
Mais on m’avait claqué la porte au nez. Je croyais Lesbos condamné.
Alors pendant un temps, j’ai juste erré en rond. Je toquais timidement quand je passais devant la porte – je collais ma pupille à l’œilleton, mais je n’apercevais que des barrières, des cadres et des impératifs. Le heurtoir à la main et le cœur battant, il a fallu un coup de tonnerre, un éclat d’isolement, et un coup de foudre pour que je coince mon pied dans l’interstice qui se dessinait et que je rentre.
L’embrasure de braise que je venais de passer n’était qu’un avant-goût de l’étrange enfer dans lequel je m’aventurais.
Sensation oxymore
-je le sentais déjà-
j’étais chez moi.
Derrière cette porte j’ai retrouvé tout le morne du monde hétéro. Les violences conjugales. L’exclusion. Les poignards dans le dos. Les regards inquisiteurs. Cette vigilance âcre et intrusive de l’œil d’autres sur qui j’aime et comment. Les préjugés et les sentences. Cette exigence de prouver quel génital je touche et quels intimes en cours d’éclosion j’effleure.
Avec quelques nuances :
- la violence conjugale reste histoire passionnelle et malamour – parce que, les violences conjugales, c’est bien connu : c’est un homme et une femme.
- cette prétention d’avoir le droit de violer les intimes, au nom de la non-mixité sacrée
- et puis, l’acceptation conditionnelle au port d’un mousqueton, d’un mulet, ou d’une paire de docks.
Changement minime pour une première expérience de communauté finalement pas si différente du harcèlement que j’ai connu en primaire.
Mais alors, pourquoi clamer le mot lesbienne ? Et pourquoi cette porte au milieu du poitrail ?
Parce que dans les coins sombres et les marges de la communauté, je rencontre petit à petit les autres lesbiennes biscornues et tarabiscotées. Les « fausses gouines », les impures, les pétasses, les handis, les pas assez queer, les mal-straight. Celleux qui sont des hommes en fait mais toujours lesbiennes. Celles qui sont homos sans être sexuelles. Celles qui ne savent pas bien ce que c’est qu’un ami, qu’un amour, ou qu’un homme ou qu’une femme. Celles qui sont là parce que sorcières, ou celles qui, à toutes les autres époques, auraient fini soit mortes, soit au couvent saphique. Celles qui se découvrent fem, ou celles qui sortent du genre. Celles qui « arrivent trop tard » ou juste à temps parce que quelque chose bloquait la porte. En gros, celles qui héritent du mot lesbienne. Pas par le sang ni par les gènes mais par le cœur et les oreilles.
Parce que le mot lesbienne sonne juste. Pulse juste. Panse juste.
Et parce qu’il est toujours chevillé à nos corps, par les insultes et la fierté.
Parce que même quand on la condamne, une porte reste une porte.
*Le suffixe « aire » est ici utilisé comme une finale épicène pour le mot videur/videuse.

Lantiponne donc :