
Monstre : « nom neutre – être vivant ou organisme de conformation anormale », dit la définition.
La voix trop aiguë. Aigre. Et la solitude chevillée au corps. Maigre.
« C’était un enfant monstre », dit la définition.
De conformation anormale.
La peau, sèche – rouge : des articulations aux poches sous les yeux. Et les dents en avant.
J’étais un enfant monstre. Ou bien un enfant laid.
Trop en colère. Odeur d’éther.
Chaque regard et chaque mot sont venus recouvrir mon corps, retapisser la laideur et l’étrangeté au papier peint de la douleur.
J’étais un enfant monstre sur lequel la violence a posé son masque.
« Ne bouge pas » « Arrête, c’est pas un drame » « Laisse couler » « Écris mieux, force-toi » « Fais mieux. Sois moins »
Entomologie scolaire : le monstre épinglé par les attentes.
On le dompte : iel performe.
Masquer : « verbe d’action – caché à la vue », dit la définition.
Cacher le monstre sous un masque :
« imite donc les autres » « imite la violence »
Deviens ce que tu hais. Hais ceux que tu mimes.
Enregistre les mots pour les rendre.
Sois violent, compétent, précis, rationnel, stable, confiant.
Regarde-les dans les yeux. Maîtrise des mains.
Réponds-leur. Comprends-les.
Pose de chacune des pierres de cette forteresse qui t’étouffera.
Qu’importe des petits os de monstres. Broie-les pour pouvoir tromper leurs regards.
Et que toute ta chair soit planquée sous ton masque.
La chair blessée, ça enfle.
Un jour. Sous la pression. Une fissure apparaît.
Et un filet de monstre s’échappe.
Et un filet de monstre comprend. Saisit la bouteille de désinfectant.
Plus on soigne et plus le masque craquelle. Révèle.
Révéler, c’est rêver en hélant les passants.
Le monstre veut se monstrer. Il est : la fissure et le masque.
Et les masques et les monstres ont l’envers pour partage :
masque oxyde du visage, monstre doublure de peau
Amère au coin des yeux ; amère au bord des lèvres
Je suis monstre et mon masque est cassé. Faire le tri.
Certains éclats sont toujours nécessaires : j’apprends à peler ceux qui lacèrent.
Sous cette couche qui craquelle j’ai le moi tuméfié.
Si je choisis d’être monstre, de refuser le masque, c’est pour monstrer cette douleur et ses plaies.
Je préfère encore la foire aux secrets.
Je ne serai masqué pour être monstrable,
Je me démasque pour être monstre, enfin moi.
À propos de ce texte :
Monstré – Masquable est une recherche en prose poétique/ versification libre sur l’idée de monstre, en lien avec le handicap et le « masking », terme anglais parfois traduit par le camouflage social ou le fait de « masquer » en français.
L’enfant monstre varie, il est protéiforme. Le mien a appris tôt à masquer auprès des adultes, c’est à dire à essayer de se conformer pour recevoir de l’amour, de la validation, de l’estime. Mais il (je) n’ai jamais su masquer parmi les autres enfants.
Être monstre, c’est être cette étrangeté dans les coins de la cour de récré, à qui on n’adresse pas la parole, si ce n’est pour la renvoyer à sa laideur, ou son incompréhension risible des codes sociaux.
Et masquer, c’est toute cette restriction qui vient recouvrir le corps pour le figer dans l’espoir d’être accepté.
Les enfants monstres deviennent des adultes monstres masqués, ou parfois n’arrivent jamais jusqu’à être des adultes : ils disparaissent avant.
Dans ce texte, je choisis d’explorer la prise en otage des enfants monstres par les masques, et comment parfois il est possible de s’en libérer – partiellement, progressivement -.
Ce texte est réfléchi pour être joué avec un costume constitué de masques, dont un inspiré les masques vénitiens à long nez qui étaient utilisés pour jouer les « zanni » (valets), personnages crédules et ridicules, dans la commedia dell’arte.
Le nez de ce masque mesure une soixantaine de centimètres et prend plusieurs rôles dans la scénographie : d’abord il est porté dans le dos, comme un aileron d’animal marin, puis il est ôté et utilisé comme un interlocuteur, lui aussi à la fois monstre et masque.

Lantiponne donc :