Renverser la honte

-CADENASSER LE MEPRIS-

Aux fondations de mon drag, petit Ethel, son nom alors est plein de larmes, pose les bases de l’Arscène

Quelques minutes par semaine, ou par jour, sur un jeu en ligne, plein de rose et de paillettes : Ma Bimbo.

Ce jeu en ligne, créé par Céline Ananian, dite Nine, en décembre 2006, c’est le paroxysme des autres, dans l’expression « fille par comme les autres ».

Ce jeu en ligne, de deux ans mon cadet, est la plus grande honte de mon adolescence. Je ne suis pas (plus ?) une fille. Mais l’apprentissage de la misogynie, au creux des joues, dans la maigre graisse de mes cuisses et de mon ventre, en pellicule sous mes papilles, je l’ai. Je ne suis pas une fille. Mais aujourd’hui je veux être comme les autres. Contre-fuite – réclamer le girly, le « de fille », avec ses nuances flashy pastel, ses violences, ses contradictions. 

Cette réappropriation n’est rien sans regard critique : les paillettes sont parfois grossophobes, les corps sans poils sont normés au possible, et le filtre du male gaze est plus grotesque encore que les miroirs déformants de fête foraine.

Ma Bimbo n’échappe pas à ces violences gluantes, tapies au coin des quêtes et aux détours des récits. Régime, poids idéal, relation d’emprise et de dépendance économique, chirurgie esthétique pour plaire à autrui, normes hétérosexuelles : le jeu tente de se protéger, en déposant comme une mise en garde le mot caricature, mais cette simple mention n’atténue pas la perpétuation des stéréotypes et des violences présentes parmi les 151 niveaux du jeu. 

Et pourtant, je suis là à vous parler de ce jeu, ce jeu qui me nourrit et me fascine, ce jeu que j’appelle « laboratoire d’esthétique », et sur lequel je me connecte à nouveau quotidiennement depuis plus d’un an.

Pourquoi ? 

Pourquoi, alors que cette honte adolescente semble si justifiée, ne pas laisser ce jeu au fond des placards des choses dont j’ai peur de parler ? Eh bien, parce que ma honte vient d’ailleurs. Ma honte s’accroche à la couleur, ce rose bonbon. Ce mot. Bimbo. 

Et proche de cette honte, je sens le mépris en embuscade. Ce mépris-qui-permet-d’apparteniret d’avoir l’air crédible.

Je le sens, me titiller la langue, me dire de la fermer.

Alors, je vous parle de ce jeu.

Objectif : bloquer la route du mépris. Rompre son accès à mon palais et à ma cage thoracique. Pour arriver à mes fins, je possède trois cadenas. Ils s’appellent Abandon, Collage, Réappropriation.

Abandon, c’est le cadenas qui remet les choses en place. Ce site internet est un fossile ; une ruine numérique qui s’érode petit à petit. 

En 2019, il y a cinq ans, l’abandon a été officialisé : les créataires sont partis construire d’autres projets, aux infrastructures moins instables, laissant derrière eux certains écrans noirs – des fonctionnalités mortes et enterrées – et une quantité de matière immense, suffisante pour une forme d’inertie : le mouvement continu jusqu’au jour où, peut-être, il s’éteindra. 

Le deuxième cadenas, c’est collage. En effet, s’il est le premier jeu de mode en ligne, Ma Bimbo reprend le principe de ces carnets que j’ai connus enfant, des silhouettes qu’il fallait habiller. Ces jeux m’ont beaucoup marqué. De frustration plus que de plaisir. Je suis dysgraphique – je n’ai jamais su, ou pu, transposer mes idées sur du papier.

Alors, avec ces milliers de combinaisons possibles, de la coiffure jusqu’aux scènes qui entourent le personnage, Ma Bimbo m’a permis une exploration et une expérimentation qui m’était jusque là inaccessible. La variété des éléments de collage est impressionnante. On rencontre aussi bien Marie Curie et George Sand, que Alice au pays des merveilles, Hadès, ou Adèle Blansec, accompagnée de son vélociraptor.

Cette multitude, dans cet espace d’essai, m’a permis à 14 ans de trouver la coupe de cheveux que je me sculpterais en chair et en capillaire, trois ans plus tard.

Après des heures de lecture et d’échange, j’ai pu constater que cette expérience n’était pas exceptionnelle : parmi la densité de profils des joueureuses, on trouve bon nombre de personnes queer ayant tâtonné sur ce petit coin d’internet.

Parmi ces ombres, ces silhouettes, ces présences, on rencontre tout le monde ou presque : les joueuses en tête du classement sont des femmes de plus de soixante ans, parfois grand-mères, parfois jouant avec leurs petits-enfants. Parmi leurs descriptions, on peut lire des hommages émouvants à l’une de leurs proches, qui malgré son décès a toujours cet avatar – cette Bimbo – qui retrace des souvenirs et des instants de vie en montage photo. 

Et c’est ICI que s’ancre mon troisième cadenas : la réappropration. 

Car ce jeu n’est plus rien si ce n’est ses joueureuses. Ma Bimbo fournit des images et un cadre, comme une langue fournit des mots et une grammaire, comme Dalbe fournit des toiles et des pigments.

Ce jeu est un espace de création, les joueureuses créataires cherchent des glitchs, des bugs, des hacks, détournent l’utilisation d’un vêtement, changent l’imaginaire d’un accessoire, se lancent des défis. Comme un poète bouscule la grammaire. Comme un peintre tente de sortir du cadre. L’avalanche d’idées qui circulent sur ce tout petit https des années 2000 est impressionnante. Je vous invite à vous y perdre – c’est un peu fastidieux, mais vous découvrirez des autrices de roman qui tracent les traits de leurs personnages grâce au jeu, des amateurices de pop culture qui tentent de reproduire des personnages – le plus beau que j’ai vu, c’est Dark Vador au moment de sa mort -, des collectionneureuses qui reproduisent des tableaux comme celui qui fait la couverture des Femmes qui lisent sont dangereuses, et ce n’est je crois que la pointe de l’iceberg. 

Voilà, Mépris. Tu es cadenassé. Et pour la peine, je libère cette image que j’avais construite à quatorze ans, cette image si fidèle à ce que je recherche esthétiquement six ans plus tard.

​​​J’ai beaucoup douté

​​​​Mais.

​​​​​​​J’ai toujours su où j’allais.

Je finirai mon plaidoyer par une liste d’éléments pour vous mettre l’eau à la bouche – aujourd’hui je joue avec des dinosaures, un arrosoir, des cages à lépidoptères, une très grande petite cuillère, des horloges, des dragons, parfois des dragons-horloges, des arcs, des souliers en tasse de thé, des brumes et des rouages, des pièces d’échec, des motifs de Klimt, de Mondrian et de Monet, des masques de carnaval ou des casques des Daft Punk, des coiffes médiévales, des voilages, un nuage de pluie, une montre de Dali, des ailes de libellules, une jupe pendule, une autre carrousel, des stèles mortuaires, un système planétaire, un élan de poussière

Lantiponne donc :